Le métier de maçon (ou l'art de bâtir des murs)
Bâtir des murs ne s'apprend pas en un jour. L'apprentissage commence habituellement à un jeune âge. Disons vers 5 ou 6 ans, à l'école. C'est à ce moment qu'on se bâtit un petit mur de papier mâché, fragile, qui résiste à peine aux attaques mesquines de nos « amis ». Petit mur sans envergure qui s'envole au moindre coup de vent, nous laissant sans défense devant la méchanceté.
À l'adolescence, déjà, on est en mesure d'appliquer un bouclier de carton pour nous protéger des tourbillons émotifs caractéristiques de cette période. Un bouclier qui s'effrite sous les larmes amères des défaites amoureuses, des injustices parentales, des blagues de mauvais goûts, des amitiés brisées... Bouclier qui nous semble parfois si peu devant les dragons qui nous entourent, si peu qu'on voudrait parfois le baisser et tout abandonner...
Puis on devient adulte. Et on se rappelle des trois petits cochons. Et c'est de la brique qu'on commence à poser autour de soi. Lentement... Un échec amoureux : une brique. Impossible de payer le loyer, la honte : une brique. Un autre échec amoureux : une autre brique. Une trahison : une brique. Et on se sert de ses larmes pour lier le ciment. Les larmes coulent, et coulent, et le mur monte... Tellement lentement qu'on se demande quand elles vont arrêter de tomber, ces larmes. On les a en travers de la gorge, les yeux rougis. Et un jour, le mur arrive aux genoux. Les coups bas ne nous font plus rien. C'est le calme plat émotif devant des mesquineries qui auraient fait s'envoler le papier mâché des jeunes années. Ça fait du bien.
Alors on continue! On veut arrêter de souffrir devant les gros combats! Alors vaillamment, on se remet à la tâche. Les briques montent, et montent. Le mur arrive au niveau du cœur. Les trahisons, les amours perdues, les échecs amoureux, la mort, on n'en peut plus. On se protège le cœur au point de devenir méfiant, frileux, indifférent même... Jusqu'à ce qu'on trouve quelqu'un pour sauter par-dessus le mur et venir nous y retrouver du bon côté.
Et c'est à ce moment qu'on se dit : « Ça y est! Je n'ai plus mal! J'ai réussi! Je suis heureuse! Les mesquineries ne m'atteignent plus, les coups bas et les coups aux ventre sont sinon déviés, à tout le moins amortis, et mon amoureux a su sauter par-dessus le mur de ma méfiance! Finies les batailles, la vie n'a qu'à bien se tenir devant mon mur de brique! »
Mais un mur de brique devant Mère Nature, ça ne vaut rien. Mère Nature s'infiltre dans les failles, peu importe notre expérience en tant que maçon. Insidieuse, elle vient nous bousiller le ventre, le cœur, les tripes. On résiste, tant bien que mal. On espère que le mur va tenir. On espère de tout notre être, mais le mur s'écroule.
On a perdu la bataille... On pleure. On essaie de se resaisir, mais à force de ruminer, on se rend compte que, pour rester forte devant certains combats, tout ce qu'il nous reste c'est non pas l'espoir, car les espoirs sont trop souvent déçus, mais plutôt la certitude. La certitude que la vie que nous menons est magnifique, que notre amoureux est sensationnel, que notre famille et nos amis sont merveilleux, que des projets délirants nous attendent. Il faut vivre avec les certitudes. Il faut être conscients, toujours, de ce qu'on a, plutôt que de pleurer sur ce qu'on n'a pas. C'est le seul moyen de se tenir debout et de rester souriants dans le difficile combat émotif et physique dans le but d'obtenir ce qu'on n'a pas.
Et de se répéter : « On va l'avoir ce bébé » n'est peut-être pas la bonne solution. Il faut se dire : « Quoi qu'il arrive, nous serons heureux, ensemble. »
